Marie Cattelain
"Ni putes ni soumises": le livre de Fadéla Amara
Paris : La Découverte, 2004
(Copyright - parutions.com)

L’ouvrage de Fadéla Amara se veut le récit d’un combat qui apparaît au grand jour avec un manifeste lancé au printemps 2002, et dénonçant le machisme et les violences masculines dans les banlieues.
Ce combat prend une ampleur nouvelle avec la «marche des femmes pour l’égalité et contre les ghettos», qui se déroule de février à mars 2003. Cette marche commence à Vitry sur Seine afin de rendre hommage à Sohane, brûlée vive par un garçon d’une cité voisine, et dont le meurtre avait constitué un signal d’alarme pour la société française. Elle se termine le 8 mars 2003, avec la journée internationale de la femme et le défilé parisien.
Il s’agit pour l’auteur, qui est à l’origine de cette initiative, de dénoncer la régression de la condition féminine dans les cités, avec l’objectif affiché d’envisager, à travers ce problème, la totalité des problèmes sociaux qui forment ce qui a été appelé le «malaise des banlieues». Fadéla Amara, qui est aujourd’hui présidente de la Fédération nationale des Maisons des potes, est une militante active depuis les années 1980. Issue de l’immigration maghrébine, elle a grandi dans une cité de Clermont-Ferrand.
Son récit commence par un état des lieux de la condition de la femme dans les cités, en décrivant la lente dégradation de cette condition depuis les années 1980. En tant que militante de terrain, l’auteur a été aux premières loges pour observer cette dégradation et tirer la sonnette d’alarme. Le récit se poursuit par l’initiative de la marche, son succès inespéré et l’espoir qu’elle a suscité.
L’objectif est de renouveler les luttes féministes en évitant la victimisation des femmes et la guerre des sexes. Il s’agit de trouver des solutions à des situations concrètes en gardant un point de vue universaliste, c’est-à-dire en se battant pour obtenir les mêmes droits que les hommes (point de vue qui s’oppose à un autre féminisme, revendiquant, lui, une différence de nature entre hommes et femmes). L’objectif est aussi de lutter contre la culture machiste qui s’est installée, et continue à s’installer dans la société. Cela se traduit par la mise à disposition de logements pour les jeunes femmes menacées et en rupture avec leurs familles. Mais aussi par la distribution de guides d’éducation au respect dans les écoles, les lycées et les collèges. Autant de gestes qui ont été demandés et obtenus des responsables politiques, lors de la marche. Une affaire à suivre.
Mais l’objectif le plus important et le plus difficile est sans doute de réinventer la mixité dans les quartiers et dans la vie de quartier : mixité hommes-femmes dans le quotidien de la vie de quartier (il faut que celles-ci se réapproprient un espace aujourd’hui dominé par les hommes), mais aussi mixité sociale et ethnique. Il s’agit de casser les ghettos et de soigner ce fameux «malaise». Comment ? Par la présence de professionnels spécialement formés : éducateurs, infirmières, assistantes sociales, psychologues,… L’idéal étant que certains soient eux-mêmes issus de ces quartiers. Car il s’agit aussi de remettre en marche un ascenseur social sévèrement grippé pour les habitants des cités. Par exemple en instaurant des pratiques de discrimination positive, comme cela se fait aux Etats-Unis (et à l’exemple de Sciences Po aujourd’hui).
L’ampleur prise par le mouvement «Ni putes ni soumises» (des comités se sont crées dans toute la France) s’explique aussi par un constat amer : la régression des conditions de vie des femmes ne concerne pas seulement celles des cités, mais aussi celles venant de milieux sociaux plus aisés. Cette prise de conscience s’est effectuée grâce à la multiplication de témoignages de ce genre tout au long de la marche. Elle annonce un combat plus long et plus difficile que prévu pour toutes celles et tous ceux qui pensent que l’homme et la femme sont égaux, et qui veulent contribuer à inscrire cette égalité dans les faits.