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Martin Fournier et Annette Cen
L'actualité en Chine : L’édition chinoise se commercialise
(Les nouvelles de Chine, jul. 2004)
Le numéro de Xin Zhoukan (New Weekly), daté 15 juin 2004, fait sa une sur les Chinois qui « sont contre ». Des entretiens avec des personnalités du monde scientifique, de l’économie, de l’architecture, de l’édition, ou de simples citoyens, présentent divers modes d’expression d’une opposition tous azimuts aux facettes les plus diverses. Dans son éditorial, Xiao Feng, pose d’entrée la problématique de ce numéro. « Les voix dominantes n’ont pas toujours raison. L’histoire n’avance que grâce aux voix d’objection. Ce sont les voix d’opposition qui permettent d’améliorer les choses, de rendre le monde plus cohérent, plus rationnel ». Mais, poursuit-il « la tolérance est un objet de luxe », le luxe de l’intelligence ; l’intolérant croit que la majorité a toujours raison.
Cette succession d’oppositions parfois optimistes, parfois provocatrices, parfois anecdotiques, donne un aperçu de la diversité actuelle de ces Chinois qui sont « contre ». On y trouve tout d’abord ceux qui s’opposent par les canaux institutionnels autorisés par le régime. Liang Congjie, créateur et président de l’Association des amis de la nature et membre de la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois (CCPPC) explique comment son opposition aux barrages sur le Nujiang (l’une des deux dernières rivières sans barrages en Chine), dans la province du Yunnan, a finalement porté ses fruits, Wen Jiabao acceptant de reporter le projet. De même, Feng Qicai, écrivain, peintre, viceprésident de l’Association des arts folkloriques internationaux et également membre du CCPPCC, a obtenu l’arrêt de la destruction des vieux quartiers de Tianjin et la préservation d’une zone historique vieille de plus de 600 ans. Feng Qicai a du user de toutes les armes pour arriver à ses fins. Il photographie des détails architecturaux, il récolte et enregistre des mémoires orales de la ville, il publie des cartes postales, organise des séminaires en pleine rue pour alerter l’opinion et au-delà la CCPPCC. Mais si la CCPPCC entend parfois les plaintes de ses membres, Liang Congjie n’est pas rassuré pour autant. Le plus important dit-il est de créer un système permettant à toutes les voix d’objection de remonter jusqu’aux dirigeants. Les autorités n’écoutent pas les voix qui s’expriment en dehors des canaux officiels et une victoire comme celle de Nujiang est entièrement dépendante de la personnalité et de l’investissement de quelques uns.
Viennent ensuite les voies moins officielles et moins chanceuses. Peng Peigen, Professeur d’architecture à l’Université Qinghua, est l’un des 114 experts en architecture qui se sont opposés au projet de l’Opéra national de Pékin présenté par Paul Andreu. Bien avant l’accident de l’aéroport Charles-de-Gaulle, il avait mis en avant les failles de sécurités de la proposition de l’architecte français. Il est contre cette manie qu’a la Chine de vouloir toujours construire plus grand, plus haut, plus moderne. « Notre pays n’est pas encore riche qu’il adopte déjà une attitude de nouveau riche ».
Viennent enfin les individus ordinaires, ne faisant partie ni de la CCPPCC, ni d’une ONG, ni d’un groupe organisé ; ils sont « contre » et le proclament avec les moyens qu’ils ont à leur disposition. Le médiatique économiste Mao Yushi, en est l’une des figures emblématiques. Après son combat perdu contre la prolifération de l’automobile, il s’attaque depuis deux ans à la prolifération des loteries de toutes sortes, lancées par les autorités chinoises. Les récents scandales touchant les loteries dans le Hubei, le Fujian et à Xi’An avaient déjà été annoncés par Mao Yushi dès 2002. Loteries pour le développement de l’Est, loteries pour le projet de conduire les réserves d’eau du sud vers le nord, loteries pour la construction des autoroutes… Mao est contre. Les problèmes économiques doivent être résolus par des moyens économiques, ils ne doivent pas être soumis aux aléas des jeux de loteries. Comme Mao, Zhu Dake, critique littéraire, écrivain et universitaire, insiste sur le fait qu’il est indispensable de laisser les gens exprimer leur désaccord. S’il n’y a qu’une voix, la société se lance dans une direction, les yeux fermés, sans pouvoir vérifier si la direction est la bonne. Plus conceptuelle, son intervention ne se focalise pas sur l’objet de son opposition. Il ne précise pas un objet précis contre lequel il se bat mais revendique le droit d’être contre. Dans la société chinoise actuelle, les individus n’ont pas de repères individuels sur ce qui est bien ou mal, ils suivent la tendance générale sans la questionner. Dans ces conditions, être marginal et en opposition est le seul moyen d’obtenir un jugement global. Les Chinois ne traversent pas seulement une crise de croyance, ils font face à une perte totale de repères. Ces repères ne peuvent être retrouvés que par l’opposition à la norme.
Enfin, la résignation perce derrière le ton ironique et provocateur de Qin Suo ou de Yu Jian. Pourtant, cachés derrière un sourire désabusé, ils sont viscéralement contre. Le premier, éditeur en chef d’un magazine de canton, le Nanfeng Chuang, exprime son opposition à l’obssession du PNB. Citant sous forme de boutade le roi du Bhoutan, il propose de remplacer les objectifs de PNB des cadres chinois par des objectifs de BNB, le Bonheur National Brut. Plutôt que de passer leur temps à couper les rubans et à attirer les investissements pour le bénéfice des plus riches, les fonctionnaires devraient se pencher sur le bien-être des plus faibles et des plus défavorisés. Yu Jian, poète et scénariste de documentaires, s’en prend à la globalisation, il est contre l’uniformisation. « Quand on marche dans la rue, chacun va à son rythme et dans sa direction, chacun a sa manière de marcher. Quand on prend l’ascenseur, tous les détails, toutes les différences, toutes les individualités disparaissent ».
Le sujet finit sur une série d’entretiens avec des individus anonymes, les petites voix de la rue. Ils sont contre. Contre les voitures, les téléphones portables, la folie des grandes vacances, les grandes marques, les cartes de crédit qui poussent à la consommation, l’habitude de se lever tôt, les médias, les fourrures, les idoles, la petite bourgeoisie, l’anglais, les fast-food occidentaux, les palmarès, les ordinateurs, l’utilisation des femmes dans la publicité, les gratteciels, le train magnétique allemand, l’interdiction de la publicité pour les préservatifs, les cartes de visite, les manuels de langue chinoise de l’école secondaire, le nouveau concept de dissertation, les canons sur les mensurations féminines, les écoles élitistes. Opposition sociale, politique ou anecdotique, ils expriment ouvertement qu’ils sont contre.
Depuis 1989, l’opposition a quitté le champ politique. Ne pouvant plus attaquer de front le régime, elle s’est fractionnée pour l’attaquer de toutes parts sur des sujets de société pratiques et précis. Sans remettre explicitement en cause l’intégrité de l’Etat, ces Chinois qui sont contre essaient, chacun à leur façon, chacun avec ses moyens, de faire ponctuellement avancer les choses. Pour laisser le dernier mot au plus poétique et certainement au plus désabusé des sept personnalités interrogées par le New Weekly, le poète et scénariste Yu Jian : « Quand le train de l’histoire rencontre un petit cailloux immobile sur son chemin, sa vitesse est réduite d’un millième de millimètre. Cet infime ralentissement n’est peut être pas sensible mais il existe. »
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